Lénine en chachliks

Lénine en chachliks

Par Sophie Tournon

“Bon, mon intégrale de Lénine en 30 volumes, tu la veux pour faire le feu de tes brochettes?”

Cette boutade lancée en 2015 par un grand-père géorgien à un ami a déclenché l’effroi de son petit-fils, 16 ans, qui réclame les précieux livres. Dans les années 1970, le père de ce même homme, 70 ans, les avait achetés pour son petit-fils, 15 ans : “C’est pour toi, tout Lénine en russe, pour que tu prennes bien conscience de son rôle historique dans nos vies.” Les livres ont été rangés dans la bibliothèque familiale, et n’ont jamais été ouverts. Qui lisait ce catéchisme alors, à part les profs à l’école, à l’université et les grands-pères? Le petit-fils les a donc entreposés pour les oublier, objets décoratifs parmi les autres, sans fonction particulière.

Ce généreux mécène transmettait-il une passion surannée ou faisait-il un acte purement politique? “Mon arrière-grand-père croyait avec ferveur dans l’héroïsme de Lénine, il avait vécu la Révolution, c’était un vrai cadeau,” raconte l’arrière-petit-fils, heureux sauveur de cette collection datant de 1955. De livres sacrés, ces tomes riches en illustrations sur Lénine sont passés par le statut de meubles invisibles à l’époque de la Stagnation brejnévienne, puis de gadgets obsolètes ayant frôlé l’autodafé à l’ère du libéralisme post-Saakachvili, pour finalement terminer livres-relique, entre les mains d’un jeune héritier, sincèrement intéressé.

Romantisme ou retour de bâton de ce héros et de sa révolution qui, par-delà les générations, jouissent du charme désuet des actes héroïques folklorisés dans le coeur des nostalgiques, ou qui reviennent logiquement rappeler que les luttes idéologiques d’avant-hier séduisent encore les déçus de cette époque bousculée, de ce pays en chantier, de cette génération écartelée? En tous les cas, on ne saura jamais le goût qu’auraient eu les brochettes cuites à ce feu-là…

Dans Le Canard du Caucase N°19 – Juillet 2016

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