Une histoire d’amour

Une histoire d’amour

Par Irakli Turmanauli

À Médée Barjadzé

J’aimerais vous raconter mon histoire d’amour qui a commencé par un coup de foudre et qui, malgré la disparition de celle que j’ai aimée, dure toujours. Avez-vous déjà deviné de quoi il s’agit? J’en doute fort car l’amour dont je vais vous parler est celui d’un professeur et de son élève.

J’avais à peu près onze ans quand elle est devenue mon professeur de français. Une femme belle, d’environ soixante ans, aux yeux clairs et au sourire mêlé de tristesse que la vie lui avait infligée, est entrée dans notre classe. Porteuse d’une immense chaleur humaine, elle nous enchantait en nous parlant de la France et de l’utilité que la langue française avait pour nous. Elle nous expliquait toutes les règles de grammaire en détail mais pour ne pas nous ennuyer, elle nous faisait chanter des chansons en français et nous faisait jouer à divers jeux.

Plus le temps passait, plus je me prenais d’affection pour elle et pour sa langue d’adoption. Dès que je rentrais chez moi, je commençais à réviser ce qu’elle m’avait appris, je travaillais ma prononciation et enrichissais mon vocabulaire avec de nouveaux mots. Ça n’a jamais été un devoir pour moi, je le faisais avec un énorme plaisir. C’est devenu mon hobby. J’y consacrais à peu près six heures par jour et tous les week-ends. J’ai rempli d’énormes cahiers où j’écrivais tout ce que je pouvais écrire en français. Je faisais connaissance avec des Français dans ma ville. Je m’étais créé une petite France en Géorgie et bientôt je suis devenu le plus fort en français alors qu’au début j’étais le plus faible. Notre amour s’est renforcé. Elle nous amenait souvent à des soirées francophones. Parfois nous en organisions une nous-même. On faisait des sketchs, on chantait, on dansait et on récitait des poèmes. Surtout ceux de Jacques Prévert, elle l’aimait particulièrement.

J’allais heureux à l’école le jour où j’avais cours de français et j’attendais la semaine suivante impatiemment pour revivre ces moments de plaisir. Mais aucun bonheur ne dure toujours et le mien aussi devait prendre fin. Le matin du 11 octobre 2013, lorsque j’étais encore dans mon lit, le téléphone a sonné. Mon frère a répondu et soudain il s’est exclamé: « Quoi? Professeur Médée? ». Il y a eu un petit silence et puis il m’a dit: « Irakli, professeur Médée est décédée après son opération ». J’étais figé et ne disais rien. Je me croyais dans un cauchemar. Elle avait du mal à marcher et elle s’était fait opérer de la jambe. Je lui avais parlé au téléphone après son opération, elle semblait aller bien. Pourtant elle est décédée d’athérosclérose.

Je ne suis pas quelqu’un de très croyant mais après sa mort il s’est passé quelque chose d’un peu étrange qui n’est pas à mon avis un simple hasard. Je me suis rendu à la médiathèque pour penser un peu à autre chose. J’ai vu un recueil de poèmes de Prévert, je l’ai ouvert et je suis tombé exactement sur le même poème que mon professeur m’avait donné à réciter à une soirée. Oui, cela peut quand même être juste un hasard mais une chose est sûre elle vivra toujours en moi. Je lui serai toujours reconnaissant pour tout ce qu’elle a fait pour moi. On n’oublie pas les personnes qui jouent un rôle si important dans notre vie. Elle était le meilleur professeur qui soit. Sans elle je ne serais rien. Tous les professeurs devraient la prendre en exemple. Ce sont de telles personnes qui forgent l’avenir du pays! Je suis fier d’avoir été son élève! Merci infiniment madame Médée!

Dans Le Canard du Caucase 17 – Juin 2015

Advertisements