Mes années rugby

Mes années rugby

Par Georges Joliani

Comment décrire le temps, que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, sans s’embourber dans le sentimentalisme passéiste ? Idiot serait de nier que le phénomène a déjà eu lieu et n’existera probablement plus jamais. Et évidemment, du fait de son fatal non-retour, que de souvenirs agréables orbitent autour. Mais j’ose affirmer, avec le peu d’objectivité qui me reste dans cette situation, qu’il y avait quelque chose d’intéressant dans tout cela. Plantons le décor. L’URSS avait disparu depuis 6 ans, on avait plus ou moins survécu à une ou deux guerres civiles. La poussière de la tempête petit à petit s’estompe, l’atmosphère se clarifie. On a sur le compteur 22 ans à peine. Un copain me dit : « Il nous manque un joueur, tu viendras demain ? » « Evidemment ! » répondis-je, sans savoir quel papier je signai. Le lendemain, sur un stade délabré de ce qu’on appelait à l’époque le Campus universitaire, je retrouve mon ami en compagnie  d’une  vingtaine  d’individus  similaires :  jeunes,  beaux  et  bruyants.  De  la  masse  se  détache  un  petit bonhomme, visiblement plus âgé, habillé en survêtement et chaussures de sport. « Bon, les gars, comme d’habitude, les ¾ à la réception et la mêlée par ici. T’es qui toi ? » « C’est mon copain. » « Bon, tu vas faire l’ailier alors. » Même après ces phrases en parfait chinois, la stupéfaction tardait à atteindre mon cerveau. On m’indiqua un coin du stade que j’occupai avec un sourire bêta qui ne m’a jamais quitté en 2 ans et demi. Je venais de découvrir l’univers du rugby géorgien.
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Pour nos lecteurs non soviétiques, je voudrais préciser les choses suivantes : n’imaginez pas un club organisé avec un accent chantonnant du sud-ouest, où ça sent le saucisson et la bonne humeur, où les hommes viennent transpirer leurs hormones en compagnie de leurs semblables, rien de tout cela. Le rugby, en Union soviétique, était un sport interdit. Oui, c’est possible d’organiser des championnats d’URSS de rugby en ayant officiellement interdit ce sport. On n’est pas à un paradoxe près, allez-vous penser, avec ces soviets. Mais avec celui-là, on frôlait presque le ridicule. Personnellement, je n’ai jamais connu le temps, qui pour nous sentait les douces fragrances des lég2endes urbaines, quand nos entraîneurs, à  notre âge, découvraient les jours d’entraînement sur des bouts de papier secrètement collés sur des platanes en face de l’université. Je n’ai jamais vu les championnats organisés en secret de polichinelle juste après les grands matchs de football sur les stades réaménagés par des passionnés. Nous héritions d’une URSS brinquebalante et moribonde. Mais même à cette époque, il n’y avait que 10 personnes qui connaissaient le rugby, les autres le méprisaient ou l’ignoraient. Le monde du rugby était un club fermé, mais pas un club où tout le monde avait envie d’être, au contraire : il était fermé parce que personne n’en voulait. Nous n’avions rien, ni stade, ni uniforme, ni ballon. La seule chose qu’on avait, c’est cette joyeuse envie d’être ensemble.

Le hasard de la vie m’a fait rentrer dans le club de l’université Djavakhichvili en 1993. Tous mes coéquipiers étaient des personnes drôlement éduquées : avocats, philosophes, architectes, physiciens, mathématiciens… Bref, la crème de la crème de la future intelligentsia de ce pays. J’ai eu cette chance inouïe de me frotter les clavicules avec ces gens-là. On venait aux entraînements, certes pour partager notre passion, mais aussi pour découvrir un nouveau livre, une nouvelle musique, une nouvelle pensée en vogue dans le milieu universitaire. C’était à cette époque où la pensée se déplaçait à la vitesse de la machine à écrire. Et où les rares téléphones décoraient les appartements des chanceux. A tel point que le rugby devenait presque un prétexte pour se rencontrer. Il y avait aussi une chose qui nous unissait tous. L’incompréhension, et souvent la haine du football. Oui, déjà quand en 1980 le Dynamo de Tbilissi obtint son unique coupe internationale dans toute son histoire, je n’aimais pas le foot. Comme s’il lui manquait un élément, de la grâce, de l’intérêt. Trop stratégique, pas assez spectaculaire. Ça, ce sont des pensées logées dans ma tête. Je ne vous raconte pas celles qui occupaient la tête de mon père qui me voyait détester ce sport si viril. Alors imaginez ma joie lui annonçant, une quinzaine d’années plus tard, que j’allais jouer au rugby. J’ai vu que sa déception s’accentuait. N’oublions pas, la Géorgie d’avant Saakachvili n’aimait pas le rugby.  On nous appelait les tarés, parce qu’on s’entraînait sur des bouts de stade enneigés, sans vestiaire, se changeant dans la rue. On nous appelait les cochons, parce qu’on revenait couverts de boue  alors  qu’il  n’y  avait  pas  d’eau  depuis  trois  jours  dans  tout  le  quartier.  On  nous  appelait  les  malades,  les masochistes, quand on laissait des décimètres de peau sur le gravier qui remplaçait l’herbe, après chaque placage. Mais plus on nous détestait, évidemment, plus on y jouait.

C’est  seulement  des  années  plus  tard, après l’arrivée du gouvernement Saakachvili pour qui le sport prenait une place prépondérante dans la construction de la nation sur nos écrans télévisés, que le rugby fut introduit dans l’imaginaire collectif.   Même   aujourd’hui,   sur   les stades, peu de personnes connaissent jusqu’au bout les règles du rugby. A notre époque,  le  seul  héros  que  nous  avions était le fils de Tupolev, le fameux avionneur, qui adorait ce sport et grâce à qui, selon la légende, on tolérait le rugby non  autorisé.  L’imaginaire  reposait  sur très  peu  d’images,  était  essentiellementverbal. Mis à part les vieux livres usés des règles du jeu, que tout nouveau joueur devait  religieusement  lire  et  rendre  peu après l’avoir emprunté, mises à part les rares cassettes vidéos des matchs étrangers rapportées par de rares chanceux, nous n’avions que nos commérages et des histoires invraisemblables pour nous informer. Tandis que les gamins d’aujourd’hui ont les matchs de leur équipe préférée en direct sur leur tablette, dans leur poche et que dans presque tous les magasins de sport ils peuvent acheter un ballon de rugby. Et l’autre jour, vous n’allez pas me croire, j’ai vu la légende du rugby néozélandais Tana Umaga, se promener à 10 mètres de moi sur le stade Locomotive, à Tbilissi. Le rugby est enfin devenu un sport. Mais, hélas, pour toujours. Le rugby « façon d’être » est mort. C’est pour cela, tous les ans au 15 mars, les anciens de l’université et moi commémorons nos doux souvenirs rugbystiques : midi, c’est l’heure du match amical, et le soir, l’heure du pot. On peut y rencontrer le médecin du sport qui, grâce au rugby, a pu faire une carrière brillante en Allemagne ; il est là, le capitaine géorgien de l’équipe nationale d’Andorre ; là aussi le petit bonhomme visiblement plus âgé en survêtement et chaussures de sport, haut gradé de l’armée géorgienne. Ils sont tous là, brillants mathématiciens, philosophes érudits et fervents avocats. Evidemment, la fougue n’est plus de la même intensité, mais dès qu’on voit un objet oblong, quelque chose se réveille dans les banlieues de notre subconscient, qui nous a certainement construit en tant qu’individu, et qui nous permettait de nous nommer fièrement les regbistebi.

Dans Le Canard du Caucase N°13 – Février 2013

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