Prendre le bus…

Prendre le bus…

Par Sophie Tournon

Prendre le bus, c’est comme entrer dans la voiture de Doc et faire un retour dans le passé tout en gardant un pied dans le présent.

Ce matin, j’avais pour voisine une dame au chic suranné qui, m’entendant parler français, m’a raconté l’histoire de son grand père.

Ivan Kvatchadze, appelé Jean en France, a passé 10 ans entre Paris et Lyon, de 1925 à 1935. Il y a étudié la philologie et la philosophie à la Sorbonne et à l’Institut catholique. Devenu Docteur de ces prestigieuses universités, il a un temps hésité avant de retourner en Géorgie, pays qu’il avait fui par peur des Bolchevicks. Mais sa famille y était restée…

Deux ans avant la Terreur et la décapitation de l’élite intellectuelle géorgienne, il revient tenter sa chance parmi les siens. Mais ses diplômes ne sont pas assez matérialistes, son approche de la philo trop libérale. Il recevra une chaire de méthodologie du français à l’université d’Etat, plus neutre et utile.

Apeuré par les tchékistes qui le suivent tous les jours dans son parcours maison-boulot, il s’oblige à vivre reclus, en liberté surveillée. Il n’est pas raflé dans les années 1937-1938, alors que sa propre bibliothèque privée lui aurait valu le goulag. La dame en face de moi me décrit les cinq exemplaires de bibles qu’il a rapportées de son séjour en Europe. Des bibles en URSS! Elle-même s’étonne qu’il ait pu les conserver si longtemps.

Je n’ai pas pu voir ses larmes couler jusqu’au bas de ses joues, le bus me déposait à ma station, il fallait me frayer un chemin parmi les passagers indifférents ou souriants à son récit. “Merci de m’avoir confié ceci!” lui ai-je lancé.

Retour dans le présent. Un présent dans lequel les transports en commun sont parfois des machines à voyager dans le temps.

Dans Le Canard du Caucase 16 – Mars 2015